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Du Service de pharmacologie et toxicologie cliniques et Centre multidisciplinaire détude et de traitement de la douleur; Département dAnesthésiologie, Pharmacologie et Soins intensifs de chirurgie, Hôpitaux Universitaires de Genève, Genève, Suisse.
Adresser la correspondance à: Dr Caroline Flora Samer, Service de pharmacologie et toxicologie cliniques, Hôpitaux Universitaires de Genève, 1211 Genève 14, Suisse. Téléphone : +41.22/382.99.34 ; Télécopieur : +41.22/382.99.45 ; Courriel : Caroline.Samer{at}hcuge.ch
| Abstract |
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Sources: Systematic review, by means of a structured computerized search in the Medline database (19662004). Key words: pharmacogenetics, polymorphism, cytochrome P450 (CYP), glycoprotein P (P-gp), pain, antalgics, opiates, morphine, codeine, tramadol, non-steroidal anti-inflammatory drugs (NSAID). Articles in English and French were selected. References in relevant articles were also retrieved.
Main findings: Most analgesics are metabolized by CYP isoenzymes subject to genetic polymorphism. NSAIDs are metabolized by CYP2C9; opioids described as "weak" (codeine, tramadol), anti-depressants and dextromethorphan are metabolized by CYP2D6 and some "potent" opioids (buprenorphine, methadone or fentanyl) by CYP3A4/5. After the usual doses have been administered, drug toxicity or, on the contrary, therapeutic ineffectiveness may occur, depending on polymorphism and the substance. Drug interactions mimicking genetic defects because of the existence of CYP inhibitors and inducers, also contribute to the variable response to analgesics.
Some opioids are substrates of P-gp, a transmembrane transporter also subject to genetic polymorphism. However, P-gp could only play a minor modulating role in man on the central effects of morphine, methadone and fentanyl.
Conclusion: In the near future, pharmacogenetics should enable us to optimize therapeutics by individualizing our approach to analgesic drugs and making numerous analgesics safer and more effective. The clinical usefulness of these individualized approaches will have to be demonstrated by appropriate pharmacoeconomic studies and analyses.
| Introduction |
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Les xénobiotiques, et notamment les médicaments analgésiques, sont fréquemment hydrophobes et doivent être transformés en composés plus hydrophiles pour être éliminés par lorganisme. Pour réaliser cette transformation, lorganisme dispose denzymes capables de métaboliser bon nombre de xénobiotiques. Ces enzymes sont classifiés en deux catégories : les enzymes de fonctionnalisation, dits de phase I, qui regroupent les réductases, les oxydases et les hydrolases, et les enzymes de conjugaison, dits de phase II, regroupant toutes les transférases (glucuronidases, sulfatases, acétylases, méthylases). Certains enzymes de phase II sont soumis à un polymorphisme génétique, et la famille des uridines diphosphates (UDP)-glucuronyltransférases (UGTs) hépatiques participe au métabolisme de certains analgésiques comme la morphine. Limportance clinique des variations pharmacogénétiques des UDP-UGTs nest toutefois pas élucidée à lheure actuelle et des études doivent être réalisées pour juger de leur importance. Nous focaliserons de ce fait notre intérêt sur une famille denzymes de phase I, les CYP, qui jouent un rôle primordial dans le métabolisme des analgésiques (Tableau
et Figure 1
). Le polymorphisme génétique des CYP et leur impact clinique seront passés en revue. Des transporteurs sont également soumis à une variabilité génétique, et la P-gp, pompe transmembranaire defflux, pourrait influencer la variabilité de la réponse à certains opiacés en modulant leur biodisponibilité systémique et cérébrale.
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| I. Polymorphisme génétique : effets sur les différents analgésiques |
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Un polymorphisme génétique avec une traduction fonctionnelle est décrit pour certains cytochromes impliqués dans le métabolisme des analgésiques (Tableau
et Figure 1
), cest le cas du CYP2C9, du CYP2C19, du CYP2D6, et du CYP3A4/5.1 Ces mêmes cytochromes sont par ailleurs inductibles et/ou répressibles ; la quantité de protéines enzymatiques peut en effet varier lors de la co-administration de substances connues pour leur capacité à induire ou inhiber les CYP (Figures 2
et 3
), ce qui va entraîner une modification du profil dactivité enzymatique (phénotype).
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| Polymorphisme du CYP2C9 et anti-inflammatoires non stéroïdiens |
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2) Conséquences cliniques
Le polymorphisme du CYP2C9 pourrait jouer un rôle important dans lefficacité analgésique et la toxicité des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS). Des études in vitro ont identifié un certain nombre dAINS substrats du CYP2C9 : libuprofène, lindométhacine, le flurbiprofène, le naproxène, le diclofénac, le piroxicam, le lornoxicam, lacide méfénamique, le méloxicam et le célécoxib. Ainsi chez les porteurs homozygotes du CYP2C9*3 sous ibuprofène5 ou sous célécoxib,6,7 la clairance orale de ces substances est réduite de plus de deux fois, et la demi-vie allongée, en comparaison au génotype CYP2C9*1/*1 (sauvage). Le CYP2C9 a un effet énantiospécifique sur les paramètres pharmacocinétiques de lénantiomère S de libuprofène. Il agit par ailleurs sur les paramètres pharmacodynamiques en inhibant de manière plus marquée la prostaglandine E2 chez les porteurs homozygotes du CYP2C9*3.5 Sous célécoxib, les concentrations plasmatiques des métabolites sont diminuées chez les individus homozygotes ou hétérozygotes porteurs de lallèle CYP2C9*3. Des concentrations élevées de célécoxib pourraient altérer les bénéfices de la sélectivité pour la cyclooxygenase-2 (COX-2), et ainsi modifier son ratio efficacité-toxicité (6). Dautres études nont cependant pas retrouvé dimpact significatif du CYP2C9 sur les paramètres pharmacocinétiques ou la sélectivité du diclofénac810 ou du célécoxib dans des conditions déquilibre.11 Une étude rétrospective na par ailleurs pas trouvé de corrélation entre les ulcères gastriques induits par les AINS substrats du CYP2C9 et le génotype du CYP2C9. Cependant du fait du petit nombre de patients (n = 23), aucun patient homozygote (*3/*3) na été inclus dans létude et les auteurs ne pouvaient exclure quune différence soit observée chez les individus homozygotes.12 Une autre étude rétrospective (n = 24) na également pas trouvé de lien entre le génotype CYP2C9 et lhépatotoxicité induite par le diclofénac.13 La question demeure et seules des études prospectives au dessin et à la puissance appropriés permettront dy répondre.
| Polymorphisme du CYP2D6 |
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Les individus peuvent être distingués sur la base de leur activité enzymatique (phénotype) en quatre groupes, les trois derniers indiqués constituent toutefois un continuum plus que des groupes distincts selon les définitions phénotypiques:
Les PM sont homozygotes pour un allèle défectueux (au moins 15 variantes décrites) ou, plus rarement, combinent deux allèles défectueux distincts. En Europe, plus de 90 % des PM peuvent être détectés par recherche des trois variantes les plus courantes chez les Caucasiens qui sont: le CYP2D6*4 (20 à 25 %, responsable de 70 à 90 % des PM) dû à une mutation entraînant un épissage défectueux et un codon stop prématuré, le CYP2D6*5 (5 %) responsable dune délétion complète du gène, et le CYP2D6*3 (2 %) résultat dune délétion dune base. Les IM sont porteurs dun allèle entraînant une diminution de lactivité enzymatique (exemple : CYP2D6*10) ou une altération de la spécificité du substrat (exemple : CYP2D6*17). Les UM sont généralement porteurs de gènes dupliqués ou multidupliqués (décrit jusquà 13 fois) (CYP2D6*1, *2x/N) suite à un crossover inégal. Les duplications géniques et les mutations nexpliquent cependant pas tous les phénotypes.1,14
Le polymorphisme génétique du CYP2D6 est soumis à une variabilité interethnique qui sexplique par la distribution des principales variantes alléliques.15,16 Ainsi à lexception des Caucasiens, les PM sont rares dans les autres populations ethniques. Ceci sexplique en partie par la fréquence dune variante allélique codant pour un enzyme inactif présent chez 10 à 20 % des Caucasiens, et quasi-absent chez les Asiatiques et les Africains (moins de 2 %). Les métaboliseurs intermédiaires (IM) sont quant à eux plus fréquemment retrouvés en Asie, jusquà 50 % des Asiatiques étant porteurs du CYP2D6*10 codant pour un enzyme instable (moins de 2 % des Caucasiens). Enfin, les duplications génétiques sont elles aussi soumises à une variabilité interethnique, la fréquence des UM est estimée à 20 % au Proche Orient et jusquà 29 % en Ethiopie. En Europe, il existe un gradient Nord/Sud lorsque lon examine la fréquence des duplications du CYP2D6: 1 à 2 % des Suédois, 3,6 % des Allemands, 3,9 % des Suisses, 7 à 10 % des Espagnols et 10 % des Siciliens sont UM.17,18
2) Conséquences cliniques
Le CYP2D6 joue un rôle primordial dans le métabolisme dun quart des médicaments couramment prescrits. Ceux-ci ont souvent une marge thérapeutique étroite, comme notamment nombre dopioïdes et dantidépresseurs.14,19
Les conséquences thérapeutiques vont varier en fonction de limportance de la molécule mère ou de lactivité du métabolite dans lefficacité et la toxicité de la molécule. Ainsi les UM du CYP2D6 ont une activité enzymatique augmentée, ils vont dès lors accélérer lélimination des antidépresseurs substrats du CYP2D6, et aux doses ordinaires on peut sattendre à une inefficacité du traitement. A linverse, chez les PM, les taux plasmatiques vont sélever aux doses usuelles et accroître ainsi lefficacité mais aussi la toxicité, et un ajustement des posologies savère dès lors indispensable.
CYP2D6 ET OPIOIDES
Les opioïdes faibles comme la codéine et le tramadol, mais également certains opioïdes considérés comme "forts" tels lhydrocodone et loxycodone, sont bioactivés par le CYP2D6, ce qui peut à la fois affecter leur efficacité et leur toxicité.
La codéine doit être activée en morphine par le CYP2D6 (O-déméthylation) pour déployer son effet analgésique (Figure 4
). Chez les individus EM du CYP2D6, environ 10 % de la codéine est bioactivée en morphine.20,21 Des études randomisées contrôlées ont démontré linefficacité de la codéine chez les et dautres études expérimentales ont conforté cette hypothèse.2426 Lefficacité analgésique de la codéine sera donc limitée chez les patients PM. A linverse, les UM pourront voir leffet de la codéine et de ses dérivés saccentuer, la production de morphine étant augmentée. Ainsi, une intoxication sévère à la codéine à des posologies standards a entraîné un coma prolongé chez un patient dont le génotypage et le phénotypage du CYP2D6 a mis en évidence un métabolisme ultrarapide du CYP2D6.21
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La méthadone est un opioïde fort qui est parfois utilisée comme analgésique. Il existe des différences inter-individuelles marquées dans les concentrations de méthadone qui sexpliquent en partie par lactivité du CYP2D6.33 Les concentrations sanguines de méthadone à létat déquilibre ont été étudiées chez 256 patients toxicomanes et étaient plus élevées chez les PM, et plus basses chez les UM. Plus de 70 % des PM avaient un traitement de substitution efficace (contre 40 % des UM). De même 50 % des UM et seulement 28 % des PM recevaient des doses de méthadone supérieures à 100 mg par jour.18
CYP2D6 ET BLOQUEURS N-METHYL-D-ASPARTATE (NMDA)
Le dextrométhorphane (DEM) est un dérivé morphinique non narcotique (analogue dextrogyre de la codéine) dépourvu dactivité opioïde qui agit in vivo comme antagoniste non compétitif du récepteur NMDA. Le DEM semble posséder également une action neuromodulatrice. Il est métabolisé en dextror-phane (DOR) par le CYP2D6 et il est utilisé comme substrat test pour phénotyper cette voie métabolique.34 Le DEM est rapidement transformé en DOR chez les EM. Les données expérimentales montrent que le DEM exerce un effet antinociceptif et neuromodulateur plus marqué chez les PM du CYP2D6, au contraire de leffet de plus courte durée observé chez les EM.35 Ainsi, le CYP2D6 pourrait jouer un rôle important dans leffet neuromodulateur du DEM et expliquer les apparentes contradictions sur son impact clinique dans les études randomisées contrôlées périopératoires sur la prévention des douleurs.36
CYP2D6 ET DEPENDANCE AUX OPIACES
Bien que controversé, les PM pourraient être protégés contre la dépendance aux opiacés pour certaines molécules. Ainsi aucun PM na été retrouvé par génotypage et phénotypage dans un groupe de patients dépendants aux opiacés du type de la codéine, à la différence des patients nayant jamais été dépendants à des substances (4 %) ou dépendants à de nombreuses autres substances (alcool, cocaïne, amphétamines ; 6,5 %). Cette sous-représentation des métaboliseurs lents chez les patients dépendants aux opiacés suggère que ceux-ci ont une protection pharmacogénétique contre la dépendance orale aux opiacés (odds ratio > 7).37 Linhibition du CYP2D6, en bloquant la production de morphine, pourrait ainsi permettre de moduler le risque de dépendance en bloquant ces voies métaboliques.38 Les premiers essais cliniques nont cependant pas permis de conforter cette hypothèse.39
CYP2D6 ET ANTIDEPRESSEURS COMME CO-ANALGESIQUES
Les antidépresseurs sont souvent utilisés comme co-analgésiques.40 Un certain nombre de mécanismes a été impliqué dans leur effet analgésique. Les anti-dépresseurs tricycliques sont connus pour inhiber le recaptage présynaptique de la noradrénaline (NA) et de la sérotonine (5-HT), aussi bien que pour bloquer les récepteurs alpha 1-adrénergiques, muscariniques et histaminiques. Les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) agissent principalement sur la 5-HT. La venlafaxine, nouvel agent chimiquement distinct des tricycliques et des ISRS, inhibe la recapture de NA et 5-HT avec une action relativement sélective sur la 5-HT, particulièrement à faible dose, et sest révélée efficace dans le traitement des douleurs neuropathiques.41 Les antidépresseurs sont associés à une incidence relativement élevée deffets indésirables qui peuvent limiter leur utilisation chez les patients douloureux.
Les principaux antidépresseurs sont métabolisés par le CYP2D6 (Figure 1
). Plus de 25 % des patients ne répondent pas aux antidépresseurs, et le phénotype UM est maintenant reconnu comme facteur de risque dinefficacité thérapeutique.19 A linverse, les PM expérimentent des effets toxiques aux doses usuellement recommandées qui pourraient sexpliquer par la variabilité des concentrations plasmatiques (30 à 40 fois) observée suite à la prise de doses similaires.17
Des études pharmacocinétiques indiquent par exemple que chez les PM, la clairance de lamitriptyline, la clomipramine, la désipramine, limipramine, la nortriptyline, la trimipramine, la paroxétine, le citalopram, la fluvoxamine, la fluoxétine et la venlafaxine est diminuée, et par conséquent leurs concentrations plasmatiques augmentées.16,17 Lassociation entre les effets indésirables et le génotype du CYP2D6 est également bien étudiée. Une méta-analyse révèle une corrélation positive entre le risque de toxicité neurologique et les concentrations plasmatiques médicamenteuses.42 Une fréquence augmentée de PM pour le CYP2D6 est retrouvée chez les patients présentant des effets indésirables.17 Dans une étude prospective de patients traités par désipramine (100 mg·jour1 durant trois semaines), seuls les patients phénotypés PM pour le CYP2D6 ont présenté des effets indésirables (confusion, sédation, hypotension orthostatique). Ces derniers étaient par ailleurs corrélés à des taux plasmatiques élevés ayant nécessité une réduction de la dose.43 Une relation entre le phénotype PM et la cardiotoxicité (palpitation, dyspnée, arythmie) a par ailleurs été suggérée chez les patients PM sous venlafaxine.17 Parmi les patients rapportant des effets indésirables sous anti-dépresseurs substrats du CYP2D6, on retrouve deux fois plus de PM.44 On note une variation des doses efficaces dans le traitement de la dépression de 10 à 500 mg·jour1 pour la nortriptyline, de 10 à 500 mg pour lamitriptyline et de 25 à 300 mg pour la clomipramine selon que lon soit PM ou UM.19 Les Chinois (majorité dindividus IM) métabolisent les antidé-presseurs (désipramine, nortriptyline, clomipramine) plus lentement et reçoivent en général des doses plus faibles dantidépresseurs.19 Ainsi, les premières recommandations de doses en fonction du génotype/phénotype du CYP2D6 concernant 14 antidépresseurs ont été développées en 2001.45 La réduction de la dose est globalement de 50 à 80 % pour les antidé-presseurs tricycliques chez les PM, les différences sont moins marquées (30 %) pour les ISRS. Pour les UM, les doses recommandées saccroissent à 260 % pour la désipramine, 300 % pour la miansérine, et 230 % pour la nortriptyline.45 Le génotypage pourrait ainsi permettre dindividualiser les posologies.
| Polymorphisme du CYP3A |
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| Interactions médicamenteuses et CYP |
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Il nexiste pas dinducteurs du CYP2D6, par contre des inhibiteurs du CYP2D6 sont bien décrits comme notamment les antiarythmiques (quinidine) ou les neuroleptiques tels que la chlorpromazine, lhalopéridol, la lévopromazine ou la thioridazine, et bon nombre dantidépresseurs (Figure 3
). Lors de la co-administration dun inhibiteur et dun substrat du CYP2D6 divers scénarios sont envisageables en fonction de lactivité de la molécule mère considérée. On peut ainsi mettre en évidence une augmentation des concentrations plasmatiques des antidépresseurs substrats du CYP2D6 ou alors une inactivation des pro-médicaments comme les opioïdes faibles.
Les facteurs environnementaux (par exemple au niveau alimentaire, le jus de pamplemousse et le chardon marie étant des inhibiteurs du CYP3A4) et les interactions médicamenteuses (inhibition ou induction; Figures 2
et 3
) contribuent en grande partie à la variabilité de lactivité catalytique du CYP3A4. Là encore, leurs conséquences cliniques vont dépendre de lactivité de la substance mère et de ses métabolites. La méthadone est métabolisée par le CYP3A4 (et le CYP2D6) comme le démontrent des études in vitro, et des études indirectes montrent une diminution ou une augmentation des concentrations plasmatiques de méthadone chez les patients sous traitement de maintien après ladministration respectivement dinducteurs ou dinhibiteurs du CYP3A4. Ainsi des symptômes de sevrage aux opioïdes sont décrits chez les patients sous méthadone traités pour une tuberculose par rifampicine, via une réduction des concentrations plasmatiques de méthadone.32,50 Les inhibiteurs du CYP3A4 comme les macrolides, et certains anti-dépresseurs comme la paroxétine ou neuroleptiques comme lolanzapine (Figure 3
) vont par ailleurs réduire la clairance de la méthadone et augmenter le risque de surdosage.51 Une étude observationnelle a trouvé une corrélation entre les concentrations plasmatiques de méthadone à létat déquilibre et lactivité du CYP3A4.52 Une étude in vitro a par ailleurs montré que les antiprotéases (ritonavir, indinavir, saquinavir) sont des inhibiteurs in vitro du métabolisme de la méthadone et de la buprénorphine.53 De même, le CYP3A4 est lisoforme principale responsable de la déalkylation du fentanyl, de lalfentanil et du sulfentanil. Ainsi la rifampicine, un inducteur du CYP3A4 augmente la clairance de lalfentanil de 3 fois, à linverse des macrolides qui la diminue de quatre à cinq fois.54,55
Le midazolam est une benzodiazépine hydrosoluble à courte durée daction, elle est substrat (comme la majorité des benzodiazépines) du CYP3A4. Des interactions pharmacocinétiques avec les substances inhibitrices du CYP3A4 (Figure 2
) peuvent conduire à une augmentation de ses effets indésirables, du fait de laugmentation de ses concentrations plasmatiques.56,57 Ainsi un coma prolongé a été décrit chez un patient âgé de 61 ans ayant reçu du midazolam (dose totale cumulée 300 mg) pour une sédation lors de cardioversions électriques, de lamiodarone dans le cadre dépisodes de tachyarythmies supraventriculaires, ainsi quune antibiothérapie par érythromycine pour une pneumopathie aiguë. Le coma (six jours) a été imputé à la prolongation de la demi-vie du midazolam à plus de 24 hr par les deux inhibiteurs du CYP3A4 que sont lérythromycine et lamiodarone.56
B. La P-gp : un autre exemple de variabilité génétique
1) P-GP ET ASPECTS GENETIQUES
La P-gp est le produit du gène MDR1 (multi drug resistant protein) qui appartient à la superfamille des transporteurs ABC (ATP-binding cassette). Elle a dans un premier temps été identifiée et étudiée au niveau des cellules tumorales résistantes aux chimiothérapies anticancéreuses.58 Il sagit dune protéine de transport transmembranaire qui expulse les médicaments hors des cellules et diminue de ce fait les concentrations médicamenteuses au niveau des cibles tissulaires. Sa localisation entre autre au niveau intestinal, hépatique, rénal, et de la barrière hémato-encéphalique explique peut être son rôle protecteur de certains sanctuaires comme le cerveau en prévenant laccumulation des médicaments dans ces organes cibles.59
La P-gp est sujette à une variabilité interindividuelle dexpression et de fonction du fait dune part du polymorphisme génétique auquel est soumis le gène MDR1, et dautre part de possibles interactions médicamenteuses (inducteurs et inhibiteurs de la P-gp).
Une trentaine de mutations ont été décrites sur le gène MDR1.60 Deux dentres-elles ont été particulièrement investiguées : la mutation G2677T/A entraînant un changement dacide aminé et la mutation silencieuse C3435T. Cette dernière mutation est soumise à une variabilité interethnique: la fréquence des individus homozygotes pour les allèles C ou T est de 25 % chez les Caucasiens et les Asiatiques, mais que de 6 % en Afrique.61 Des variabilités sont rapportées en Europe de lEst, la fréquence des génotypes CC, CT et TT étant de 42 %, 41 % et 17 %. Au Québec, elle est de respectivement 16 %, 55 % et 29 %.62
2) CONSEQUENCES CLINIQUES
La variabilité de lexpression de la P-gp peut avoir un impact sur labsorption et la distribution des médicaments. Lorsquun individu dispose dune faible quantité de P-gp intestinale, la quantité de substrats absorbée et les concentrations plasmatiques seront plus élevées.
Le génotype 3435TT a ainsi été associé à une expression deux fois plus faible du transporteur au niveau duodénal que les génotypes CT et CC.60 Il a par ailleurs été montré que les concentrations de digoxine à létat déquilibre sont plus élevées chez les volontaires sains porteurs de lallèle T.63
Les substrats de la P-gp partagent des propriétés physiques comme un cycle aromatique, une hydrophobicité, un poids moléculaire compris entre 200 et 1800 Da., ou encore un groupe azoté cationique. Il est par ailleurs important de noter que la majorité des substrats et inhibiteurs de la P-gp sont également substrats et inhibiteurs du CYP3A4. Leurs gènes sont proches sur le même chromosome (7q22,1 et 7q21,1) et une corégulation de ces deux gènes pourrait exister. Ainsi une corrélation entre le polymorphisme C3435T du MDR1 et le taux dexpression du CYP3A4 a été observée au niveau intestinal. Le chevauchement nest toutefois pas complet et des investigations complémentaires sont nécessaires pour vérifier cette hypothèse.59
Les opioïdes ont en commun une structure aromatique planaire à trois anneaux et un anneau pipéridine substitué, et sont de ce fait de bons candidats pour être substrats de la P-gp.
Des études in vitro ont ainsi montré que le lopéramide, la morphine, la méthadone, la mépéridine lhydromorphone, la naloxone, la naltrexone, et la pentozacine sont transportés par la P-gp.46 Les résultats se sont révélés contradictoires pour le fentanyl. Le sulfentanyl-sulfentanil et lalfentanyl-alfentanil ne sont eux, pas substrats de la P-gp. Ces trois dernières substances sont par contre in vitro des inhibiteurs de la P-gp (à des concentrations toutefois peu comparables à celle atteintes en clinique).64 Certaines endorphines et enképhalines sont également substrats de la P-gp.65
Des études expérimentales in vivo chez lanimal ont par ailleurs montré un rôle possible de la P-gp sur la modulation de lanti-nociception. Ainsi chez des souris déficientes en P-gp, une augmentation de leffet anti-nociceptif denképhaline synthétique (DPDE) a été mise en évidence par rapport aux souris normales du fait dune amélioration de la biodisponibilité cérébrale.66 De la même manière chez le rat ayant reçu un inhibiteur puissant de la P-gp et une dose unique iv de morphine, les effets anti-nociceptifs sont prolongés par rapport aux rats non traités. Ces changements ne sont quimparfaitement corrélés aux changements pharmacocinétiques plasmatiques de morphine.67 Lactivité in vivo chez lanimal dautres opioïdes comme la mépéridine, la méthadone et le fentanyl pourrait également être influencée par lexpression de la P-gp.68 Chez lhomme, le lopéramide, un opiacé utilisé pour son effet anti-diarrhéique, agit sur les récepteurs opiacés intestinaux en réduisant la motilité intestinale, et est à doses standards, dépourvu deffets centraux. Par contre un prétraitement avec la quinidine (600 mg une heure avant), un inhibiteur de la P-gp, conduit à une dépression respiratoire69,70 et une diminution du diamètre pupillaire.70 Par contre, bien que la quinidine augmente labsorption et les concentrations plasmatiques de morphine,71 de méthadone,72 et de fentanyl73 après administration orale, la quinidine na pas deffet sur la pharmacodynamie de ces trois substances après administration iv.7173 Par ailleurs, lutilisation de doses uniques dinhibiteurs de la P-gp (valspodar, quinidine) chez des volontaires sains sous petites doses de morphine iv na pas été associée à une modification des paramètres pharmacocinétiques ou pharmacodynamiques de la morphine.74,75 Ces résultats semblent indiquer chez lhomme que la P-gp ninfluencerait que peu la biodisponibilité cérébrale de la morphine, de la méthadone et du fentanyl.
| II. Phénotypage et génotypage : perspectives davenir |
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Techniques
Le phénotypage est la mesure de lactivité enzymatique oxydative des cytochromes. Un substrat test ("probe drug") approprié et correspondant à un cytochrome spécifique est administré au patient, puis une mesure de la quantité de substance mère et de son métabolite dans le sang ou lurine est effectuée.76 Ces dosages permettent le calcul du ratio métabolique soit le rapport entre la quantité de la molécule mère (inchangée) divisée par la quantité de son métabolite un certain temps après lingestion du substrat test, mais aussi dautres paramètres pharmacocinétiques comme la clairance totale. Ainsi pour le CYP2D6, les substrats tests utilisés sont la spartéine, la débrisoquine ou le dextrométhorphane. Par exemple, après lingestion de 25 mg de dextrométhorphane (Bexine®) le soir au coucher et vessie vide, les urines de la nuit sont collectées sur huit à 12 hr et les concentrations de dextorméthorphane et de dextrorphane sont dosées dans les urines. Les rapports métaboliques sont calculés. Ils définissent lactivité enzymatique et varient en fonction du substrat test utilisé. Les rapports métaboliques définissant le phénotype de PM sont de : > 12,6 pour la débrisoquine, > 20 pour la spartéine, et > 0,3 pour le dextrométhorphane. Le phénotype UM est quant à lui défini par des rapports métaboliques de < 0,2 pour la débrisoquine, < 0,15 pour la spartéine, et < 0,003 pour le dextrométhorphane. Il est à noter quà linverse des PM qui constituent un groupe distinct au niveau de leur distribution (antimode), la définition des valeurs seuils correspondant au phénotype UM sest faite de manière plus arbitraire.14 Les substrats tests pouvant être utilisés pour le phénotypage du CYP2C9 sont le flurbiprofène, le diclofénac, le losartan, le tolbutamide ou encore la warfarine.77 Le phénotypage du CYP 3A4 peut quant à lui être réalisé avec le midazolam, le cortisol endogène, lérythromycine ou la dapsone.77 Des mélanges ("cocktails") de substrats tests administrés de manière concomitante sont actuellement utilisés ou à létude. Ils offrent lavantage de réaliser de manière simultanée le phénotypage de différents cytochromes (1A2, 2C9, 2C19, 2D6, 3A4).78,79 Le phénotypage permet également de détecter des interactions médicamenteuses pertinentes lorsque le phénotype du patient est connu au préalable ou si un génotypage est réalisé en parallèle. En effet, les inhibiteurs et inducteurs des CYP testés peuvent modifier les concentrations du substrat test et donc le ratio métabolique, phénomène appelé "phenocopying". Le phénotypage présente lavantage dêtre une méthode rapide, simple, peu coûteuse, et reproductible. Ladministration dune substance pharmacologiquement active à des fins diagnostiques peut toutefois poser des questions dordre éthique. Par ailleurs, les informations dont nous disposons sur le phénotypage des groupes spécifiques (enfants, personnes âgées, insuffisants rénaux et hépatiques) sont limitées.14,76
Le génotypage permet quant à lui danalyser les mutations génétiques fonctionnelles importantes codant pour les enzymes spécifiques par la technique de la réaction de polymérisation en chaîne couplée à une analyse de polymorphisme par mesure de la longueur de fragments de restriction après hydrolyse grâce à des enzymes de restriction.1,14 Pour une description détaillée des techniques de génotypage, le lecteur pourra se référer à la revue de Jannetto et coll.80 Les informations génétiques de lindividu sont déterminées de manière directe, et ne nécessitent pas la prise dun substrat test. Il nest par ailleurs pas influencé par la prise de médicaments de manière concomitante, ou par les facteurs environnementaux et offre lavantage dêtre réalisé une fois pour toute la vie. Cette technique encore récente a toutefois un coût, et sa sensibilité varie en fonction du cytochrome considéré. Ainsi du fait de génotypes spécifiques et/ou de mutations encore inconnues, les UM du CYP2D6 ne sont pas tous détectés.14 Les avancées scientifiques sont rapides dans ce domaine, et de nouvelles variantes alléliques sont mises en évidence de manière régulière.
Des méthodes de détection rapide par la technologie des puces génétiques ont été mises sur le marché.81 Les puces génétiques (ou puces à ADN, DNA microarrays) sont des supports solides de quelques centimètres carrés sur lesquels peuvent être fixés de manière organisée des milliers de séquences dADN différents. Ces fragments servent de sondes génétiques pour mesurer le niveau dexpression génétique. Les sondes génétiques capturent de manière très spécifique des fragments dADN complémentaires contenus dans un échantillon biologique à tester. Ce phénomène (hybridation) peut être mis en évidence par des techniques optiques sous éclairage fluorescent ou par détection de radioactivité. La quantification des signaux obtenus et lidentification des fragments de gènes reconnus sont rendues possibles grâce à un système dacquisition dimage puis danalyse des données faisant appel à des logiciels informatiques spécialement conçus à cet effet. Les résultats obtenus sont ensuite validés sur le plan statistique et interprétés dans un contexte biologique. Il existe actuellement deux procédés majeurs de fabrication de puces à ADN ce qui permet de distinguer différents types de puces : les macro et microarrays avec un dépôt direct de molécules dADN sur leur support, et les puces à oligonucléotides avec la synthèse in situ des sondes oligonucléotidiques sur une surface solide. Celles-ci devraient permettre de détecter plus rapidement et à plus grande échelle les différentes variantes alléliques.80
Indications en pratique clinique et perspectives
A lheure actuelle, le génotypage et le phénotypage des cytochromes se justifient de manière rétrospective chez les patients qui ne répondent pas à un traitement de manière adéquate, cest-à-dire insuffisamment (échec thérapeutique) ou au contraire de manière trop marquée (toxicité médicamenteuse). Ils permettent aussi de faire la distinction entre un problème de compliance et un métabolisme ultrarapide, lorsquun médicament est inefficace ou que les concentrations plasmatiques sont infrathérapeutiques comme dans le cas des antidépresseurs. Ces techniques permettent par ailleurs de faire la distinction entre une suspicion de dépendance médicamenteuse et un déficit métabolique dans le cas dune consommation importante dopiacé faible comme la codéine jugée inefficace par le patient PM. Le couplage des deux techniques permet par ailleurs de détecter des interactions médicamenteuses pertinentes lorsque le phénotype du patient est connu au préalable ou si un génotypage est réalisé en parallèle.
Les tests pharmacogénétiques sont toutefois à lheure actuelle limités à certains hôpitaux universitaires et centre spécialisés. Les recommandations de dose en fonction du génotype doivent en effet être considérées comme un concept préliminaire qui doit être vérifié. Lefficacité et lutilité clinique de ces tests diagnostiques restent ainsi à être validés par des études prospectives randomisées contrôlées, ainsi que par des analyses pharmacoéconomiques (nombre de tests nécessaires pour éviter un cas de toxicité et coûts associés) appropriées.
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| Footnotes |
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